INTERVIEW ETIENNE BOOTH

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    Marc
  • le 29 novembre 2019
Article
INTERVIEW ETIENNE BOOTH

Dans cette interview, nous avons le plaisir de laisser la parole à Etienne Booth de Engrenage - biomécanique générale.

Peux-tu te présenter en quelques lignes et mettre en avant tes meilleures réussites, ce dont tu es le + fier.

Ce dont je suis plus fier, c’est probablement de confronter ce que je trouve difficile à chaque jour. Cela m’a mené à me retrouver dans une panoplie d’expériences et de situations qui ne semblent pas être reliées, mais qui sont unies par ce désir de vivre sans le regret d’avoir agi ou choisi par peur ou lâcheté.

J’ai choisi d’étudier dans un baccalauréat en plein air et tourisme d’aventure pour apprendre à être confortable dans des environnements normalement inconfortables. J’ai fait une maîtrise en médecine expérimentale (l’aspect de recherche dans le domaine de la santé) pour me permettre d’éclaircir l’opacité du fonctionnement de la science. Entre temps, j’ai travaillé à planter des arbres dans la forêt boréale simplement parce que c’était le travail le plus difficile que je pouvais trouver.

J’ai fait des expéditions ridiculement exigeantes pour la même raison. Dans le processus, je me suis retrouvé à gérer des dynamiques de groupe et de transmettre des compétences techniques et de leadership des montagnes de l’Alaska aux rivières du Québec, l’été comme l’hiver, avec le froid, la chaleur et les mouches qui viennent avec.

Et quand je me suis demandé comment maximiser ma contribution à l’amélioration du monde, je me suis lancé dans un projet d’entreprise et j’ai ouvert un gym de préparation physique générale, Engrenage.

 

Quels sont les 1 à 3 livres, personnes ou expériences qui t’ont le plus influencé dans la vie et pourquoi ?

Je vais cibler l’influence au monde de l’entraînement étant donné que c’est le fil conducteur de ce blogue.

1.       Mark Twight, un grimpeur américain et fondateur de Gym Jones, à Salt Lake City. Je n’ai jamais rencontré Mark, mais c’est à travers ses écrits que je me suis réellement plongé dans l’escalade de glace, puis dans l’entraînement. Son style d’écriture (comme son style d’escalade) est, disons… intransigeant. Ce qui m’a initialement attiré dans sa vision de l’escalade, c’est l’honnêteté nécessaire face à ses capacités, c’est le besoin d’humilité constante sous peine de conséquences réelles. C’est un sport qui est définitivement physique, mais qui est avant tout psychologique. Et bien que je n’aie jamais été aussi extrême que Mark, j’ai toujours retenu que l’entraînement est avant tout une façon d’aiguiser l’esprit. « The mind is primary ». Cette influence se fait encore sentir aujourd’hui dans mon entraînement, et dans la façon que j’entraîne les membres de mon gym.

 

2.       Paul Calvé. Probablement qu’aucun des lecteurs de ce blogue ne connaît ce nom. Paul est un enseignant retraité du Cégep de l’Outaouais qui a passé sa carrière dehors, à enseigner dans toutes les activités de plein air imaginable. Je travaille depuis 10 ans à donner un cours qu’il a légué, une expédition de 18 jours qui ressemble plus à une aventure qu’un cours conventionnel. Ce peut sembler comme une réponse étrange pour une question en lien avec l’entraînement, mais ce que j’ai gardé de cet homme est la nécessité de donner de l’importance aux gens, d’avoir confiance qu’ils sont capables, et que les liens et les opportunités qui sont créés de cette confiance permettent la grandeur. Comme entraîneur, j’utilise cet apprentissage tous les jours pour tisser des liens et créer un environnement propice au développement avec les membres que j’entraîne.

 

3.       Greg Glassman. Je ne voulais pas donner cette réponse parce qu’elle semble surutilisée, mais il ne me semble pas correct de ne pas donner du crédit à l’homme qui a incontestablement contribué à changer la perception générale de ce qu’est la capacité physique et de comment l’entraîner.

 

Quels conseils donnerais tu as une personne qui pratique l'activité physique fonctionnelle et qui voudrait le pratiquer sur le long terme ? 

S’il y a un point que je souhaite à toutes les personnes qui s’entraînent, c’est d’arriver à réellement aimer s’améliorer. Déjà, dans le fait de pratiquer l’entraînement fonctionnel (ou tout autre entraînement en fait), il y a un désir d’amélioration et c’est un excellent point de départ. Mais je constate que bien des gens s’entraînent pour des raisons externes. Pour perdre du poids, pour être plus attirant(e), pour lever plus lourd ou plus vite que les autres, pour ne pas être dernier(e), pour s’identifier et être identifié comme quelqu’un qui s’entraîne, pour le statut que plusieurs relient à la difficulté et l’intensité de l’entraînement fonctionnel, etc.

En soi, plusieurs de ces raisons sont saines. C’est souvent tout à fait légitime de vouloir perdre du poids. D’autres raisons sont aux contraires négatives dans leur effet, même si elles semblent nous motiver. Mettre l’emphase sur être plus fort ou plus vite qu’un autre peut sembler être un puissant motivateur, mais nous rend vulnérables parce que nous n’avons pas de contrôle sur la capacité des autres. Dans tous les cas, ces raisons sont unies par le fait qu’elles sont externes, fragiles et peu durables.

Donc, si j’ai un conseil à transmettre, c’est d’arriver à aimer s’améliorer. Je choisis le mot « aimer » très consciemment parce que la récompense et la finalité d’aimer est dans l’action elle-même. Il n’y a pas besoin d’autres raisons. Ce que je vois régulièrement, c’est qu’une fois qu’une personne arrive à se détacher des motivations externes qui l’ont probablement amené à passer les portes du gym pour la première fois et qu’il ou elle se met à simplement aimer s’améliorer, le véritable progrès débute.

La personne commence à se poser des questions beaucoup plus utiles. Au lieu de se demander « comment est-ce que je peux faire pour ne pas être dernière? », elle se demande « qu’est-ce qui m’empêche de progresser? ». Elle se met à se concentrer sur ce qu’elle peut contrôler ici, maintenant, au lieu de penser aux répercussions ou au résultat. En conséquence, elle devient beaucoup plus solide dans sa motivation, plus satisfaite du processus, et je suis prêt à tout miser sur le fait qu’elle connaîtra des gains plus grands et plus durables.

 

Au contraire, quels sont les mauvais conseils que l'on entend souvent à ne pas prendre en considération ? 

Le « No pain, no gain » est probablement le pire qui me vient en tête. Je comprends totalement l’intention du message. Il n’y pas de progrès sans l’inconfort de l’effort. C’est vrai, et c’est nécessaire de se le rappeler. Mais il y a une limite de nuance dans ce qu’on peut retirer de quatre mots, et souvent « No pain, no gain » est utilisé comme justification pour ignorer volontairement la douleur dans l’espoir d’atteindre des résultats. Le problème est là.

Premièrement, la douleur est habituellement un message de protection pour nous indiquer qu’il y a quelque chose de dangereux qui assiège notre corps. Clairement, c’est normalement une mauvaise idée de ne pas écouter ce message à l’entraînement. Et il y a une différence entre l’inconfort d’un muscle fatigué rempli d’acide lactique et la douleur d’une articulation sous charge poussée au-delà de son amplitude fonctionnelle ou du spasme nerveux d’un muscle stabilisateur du dos. Ce sont tous des messages, mais il faut savoir les décoder et agir intelligemment en conséquence.

Deuxièmement, pour la vaste majorité des gens, l’objectif de l’entraînement est d’avoir la meilleure qualité de vie pendant le plus longtemps possible. Il est donc totalement contre-productif de sacrifier cet objectif au profit de quelques répétitions ou quelques kilos de plus sur la barre. L’entraînement, même celui de performance, inclut une composante de durabilité.  

Je remarque aussi que le « No pain, no gain » est tellement ancré profondément chez une grande proportion des pratiquants d’entraînement fonctionnel que leur satisfaction, en particulier pendant le conditionnement métabolique, est entièrement reliée à aller dans une intensité aveugle aux messages de leur corps.  

Comme entraîneur, je dirais donc que l’erreur est de confondre et relier notre besoin psychologique d’endorphine avec le progrès. Un entraînement intelligent peut produire les deux, mais s’il y a de la douleur, c’est qu’il y a probablement une lacune technique ou un manque dans les structures nécessaires au mouvement. Le progrès réel et durable, les vrais gains, passent en grande partie par les efforts qui éliminent les causes de ces déficiences techniques ou structurelles.

 

Sur les cinq dernières années, quel nouveau comportement, état d'esprit, croyance ou discipline a le plus d'impact positif sur ta vie ?

- Décider de limiter mon utilisation des médias sociaux à celle d’un outil en filtrant ce qui ne m’apportait rien de positif. J’ai éliminé mon feed facebook et je me suis discipliné à ne pas ouvrir facebook / instagram / youtube / courriel / internet avant la fin de l’avant-midi. Ma satisfaction dans mon travail et ma productivité en ont grandement bénéficié.

- Le stoïcisme. Je vois que c’est une réponse populaire chez les invités de ce blogue, et je préférerais répondre différemment, mais c’est une réponse honnête. Prendre le temps de voir une situation pour ce qu’elle est objectivement, agir selon ce que je peux contrôler et sans ego, puis accepter et ne pas m’en faire avec ce que je ne contrôle pas.

- Lire et réfléchir. Intégrer quotidiennement la lecture et du temps de réflexion m’a permis de m’exposer à de nouvelles idées et de progresser comme individu. Pour moi, il y a autant de valeur dans le processus de prendre du temps pour soi que dans les idées elles-mêmes.  C’est un moment pour faire du travail de fond, pour me centrer avant d’entrer dans l’action de la journée.  

Protéger mon temps et mon état d’esprit. Pendant longtemps, je me suis discipliné à dire oui à toutes les demandes. L’idée était de prendre de l’expérience, d’être dans l’action et de voir où chaque opportunité me mènerait. Mais maintenant que je reçois beaucoup plus de demandes pour mon temps et mes efforts que je suis capable de fournir (en plus d’avoir une direction plus claire sur ce que je veux accomplir moi-même), j’ai dû apprendre à dire non pour protéger mon temps. Encore une fois, ma satisfaction et ma productivité ont grandi en conséquence.

 

Que fais-tu quand tu te sens débordé ou déconcentré, démotivé, ou quand tu perds de vue temporairement tes priorités, que fais-tu ? 

Au quotidien, si je me sens débordé, fatigué et un peu perdu dans ma capacité de prioriser, je me demande avant tout si j’ai fait le nécessaire pour bien subvenir à mes besoins de base. Dormir, Manger, Bouger, et soyons honnête ici, Baiser.

Je suis encore impressionné à quel point il est fréquent pour moi d’entrer en déséquilibre dans un de ces besoins de base et à quel point ils affectent ma perspective sur tout. Je ne crois pas qu’il soit nécessaire ou même souhaitable de se poser des questions trop profondes avant d’avoir réellement comblé ces besoins.

Ensuite, si je ne suis pas encore centré, c’est probablement que j’ai fait des choix ou des actions qui m’ont engagé dans une direction qui n’est pas cohérente avec ce que je suis. J’utilise le sentiment de division, un sentiment d’inconfort interne dans ma poitrine, pour identifier le problème et prendre action en conséquence. Souvent, je vais me demander si la direction que j’ai prise n’est pas tout à fait en lignée avec mes valeurs ou si cela implique que je travaille contre mes priorités de vie.

Le fait d’identifier le problème et de mettre une solution en action, même si cela ne règle pas immédiatement le problème physiquement, règle habituellement la division interne de façon instantanée. Cela me confirme que je suis sur la bonne voie, et me permet d’avancer l’esprit clair. Ma motivation et mon sens des priorités revient normalement rapidement à partir de ce point.

 

Si on te permettait d'inscrire ce que tu voulais sur un panneau d'affichage gigantesque qu'est-ce que tu y inscrirais ? 

Je crois que l’amélioration du monde, de la société et de notre communauté passe par l’amélioration de l’individu. Je crois qu’on perd trop de temps à blâmer des causes externes pour notre malheur et le sort du monde. Je ne dis pas qu’il n’y a aucune raison externe d’être pessimiste ou sur ses gardes. Il y a définitivement des drames, des injustices et assurément des gens qui transfèrent les conséquences de leurs actions sur les autres, ou pire encore, qui veulent notre mal.

Mais j’inscrirais tout de même quelque chose comme ça :

Ne vous endormez pas. Choisissez une vie qui vaut la peine d’être vécue. Prenez responsabilité pour votre vie, pour ce que vous priorisez, pour ce que vous laissez entrer dans celle-ci et que vous laissez vous affecter. Devenez individuellement fort, dangereux même, et sachez être nuancé et bon. Faites des choses difficiles. L’objectif n’est pas le plaisir, c’est de trouver, de créer, son propre sens à ses efforts et sa vie.

 

Quel achat de moins de 100€ a eu l'impact le plus positif sur ta vie dans les six derniers mois ?

Dans les 6 derniers mois, Creativity, inc., du fondateur de Pixar Ed Catmull, est probablement le livre qui a eu le plus d’influence pour moi. Les apprentissages que Ed a retirés de 40 ans de développement sonnent honnêtes et ancrés dans la complexité de la réalité. C’est certainement le meilleur livre de gestion d’entreprise que j’ai lu, et il y a trop de citations pertinentes pour les inscrire ici.

Mais ce qui m’a énormément inspiré tout au long du livre, c’est le fait que Pixar incarne un équilibre entre les besoins opposés de la liberté nécessaire à la créativité et celui de la structure de gestion nécessaire à des projets qui impliquent un millier d’employés et des centaines de millions de dollars.

Ed et les autres hauts dirigeants de Pixar ont dû premièrement croire qu’il est possible de réconcilier ce paradoxe, puis ont réinventé l’industrie en regardant chaque besoin dans son expression la plus fondamentale au lieu d’accepter les méthodes couramment utilisées par les autres studios. Ils ont appris à être eux-mêmes créatifs dans la gestion de l’entreprise pour protéger l’essentiel et permettre de s’adapter dans le temps tout en respectant des valeurs à l’échelle humaine. 

Ce qui m’inspire dans cette histoire, c’est que je vois un défi similaire dans l’industrie de la préparation physique. Sans comparer pour un instant mon entreprise à celle de Pixar, j’essaie comme propriétaire de réconcilier les besoins du membre, de l’entraîneur et de l’entreprise. C’est un défi plus complexe qu’on peut le croire à première vue, et il y a peu de précédents de succès.

Combien de gyms durent des décennies? Combien d’entraîneurs arrivent à faire carrière dans l’industrie? Combien de membres vivent le bénéfice d’un et l’autre, à travers une relation professionnelle à long terme? J’ai écrit plus en profondeur sur ce sujet ici et ici . Je ne sais pas si je vais arriver à solutionner ce défi, mais je sais que, comme pour Ed et Pixar, je dois croire que c’est possible d’y arriver et d’être créatif face aux problèmes en cours de route.

 

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Portrait de Marc
Marc

Marc est éducateur sportif, entraineur CrossFit Level-1 et passionné de nutrition. Il adopte au quotidien un mode de vie sain qui lui permet d’être en forme toute l’année, en bonne santé et performant dans tout ce qu’il entreprend. Sa mission est d'aider les autres à atteindre leur meilleure forme physique grâce à l'entrainement fonctionnel et l'alimentation naturelle.